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La femme rompue au Théâtre Hébertot

josiane balasko,simone de beauvoir,theatre hebertotAu centre, à la hauteur des yeux, un lit est recouvert d’une étoffe orange, plutôt chic. De tout son long, elle y est allongée. Elle se retourne. Elle cale son bras sous sa nuque. Encore, elle se retourne. Sa joue roule sur l’oreiller. Soupir excédé. Elle se retourne encore. Le corps cherche à se détendre sans y parvenir. Les pensées, comme un arc tendu le long de la colonne vertébrale, irradient les nerfs, elles montent, s’amplifient. Le bruit excite, la nuit rend aveugle. On croit entendre les pas et les rires de ceux qui dansent, juste au dessus. Un ex-mari, même plusieurs, une mère injuste, une fille suicidée, un petit garçon séparé, un père aimé, un frère haï naissent des mots. Des mots qui se suivent, collés les uns aux autres,  sans virgule, sans point, comme un incessant déversement d’immondices jetés aux égouts. Un flot de pensées échappées, presque aliénable, parfois interrompu par le mouvement de ce corps usé par la vie, maltraité par le manque de sommeil. Une rage voudrait se faire entendre, un désespoir se cogne aux parois tranchantes du regard des autres... C'est un soir de réveillon. 

"Les gens n’acceptent pas qu’on leur dise leurs vérités. Ils veulent qu’on croit leurs belles paroles ou du moins qu’on fasse semblant. Moi je suis lucide je suis franche j’arrache les masques."

Dans cette sorte de fiction furieuse, Simone de Beauvoir maintient son regard critique sur la société des années 60, elle fait entendre son féminisme tout en émettant un appel très ferme à la responsabilité individuelle des femmes. Sans concession. Implacable. Au Théâtre Hébertot, pendant une heure, Josiane Balasko est cette Femme rompue, voulue par Simone de Beauvoir dans le Monologue publié en 1967. 
Josiane Balasko est en retenue et en pudeur. Le personnage est âpre, cru, rugueux, assez désagréable en somme. Pourtant la comédienne ne verse pas dans une dramaturgie dérangeante, celle qui lance des cris et déverse des larmes, Josiane Balasko est une interprète digne, d’une très élégante prudence, peut-être touchée par la compassion que lui inspire cette Femme rompue... Au texte brutal et violent s’oppose un jeu sobre et délicat. A la mise en scène, Hélène Filières fait glisser les pensées, souvent outrancières, traversées par son personnage dans un abîme radical dont la neutralité rend l'intention terriblement authentique. La tonalité paraît monocorde, le son se projette au lointain, l'attention du spectateur se doit d'être vigilante. C'est un parti pris exigeant à respecter. L'affaire est grave. Ce n'est pas rien, il s'agit d'entrer dans l'intimité d'une vie, dans ses recoins les plus sombres, démons, pulsions et erreurs inavouables. La Femme rompue dénoue ses cheveux comme elle voudrait défaire ses chaînes. De sa main, dans un mouvement éperdu, elle fouette l’air comme pour chercher à y accrocher quelque chose ou quelqu’un. Engoncée dans sa morgue, sa colère incomprise et son étouffante culpabilité. Encore, elle se retourne, cherchant peut-être à tourner le dos à ce qui l'emprisonne. L'atmosphère est pesante, elle écrase les rangs des spectateurs, abasourdis et impuissants. 

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D'un bond, Josiane Balasko se redresse sur ses deux jambes, nous voilà délivré de l'emprise. Ce n'était pas une Nuit d'ivresse, l'heure est passée comme un soufflet. Magistrale. Trombe d’applaudissements. Souriante, discrète, Josiane Balasko quitte la scène presque sur la pointe des pieds en adressant au public un petit signe amical de la main. Merci. C’était génial !

Laurence Caron  

Lien permanent Catégories : EN FAMILLE, SCENES 0 commentaire Imprimer

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