Jeune dandy blasé, Onéguine enflamme au premier coup d’œil la timide Tatiana. Surmontant sa réserve, elle lui écrit une lettre d’amour passionnée. Las ! il lui oppose un refus brutal doublé d’une leçon de morale.
Un duel et des années plus tard, Onéguine tombe amoureux de la jeune femme devenue l’épouse du prince Grémine…
« Eugène Onéguine raconte une histoire d’amour qui ne fonctionne pas », d’un trait Ralph Fiennes résume la trame de l’opéra pour lequel il signe sa première mise en scène lyrique. L’opéra de Piotr Ilyitch Tchaïkovski est inspiré de l’œuvre d’Alexandre Pouchkine, écrit sur huit années, de 1823 à 1831. Ce rôle même, l’acteur britannique l’a interprété au cinéma en 1999 dans un film réalisé par sa sœur, Martha Fiennes. De cette culture russe, Ralph Fiennes nourrit une véritable passion. Et puis, la grande maison de la rue Scribe n’est pas étrangère à Ralph Fiennes, en 2018, il a réalisé «The White Crow» (Noureev), un film biopic sur la vie de Rudolf Noureev…
Ralph Fiennes est un surdoué du spectacle sous toutes ses formes. Il commence l’étude de la peinture avant de rejoindre la Royal Academy of Dramatic Art. Alors que sa carrière au théâtre est en plein essort, Steven Spielberg lui offre le rôle du chef de camp nazi, Amon Göth, dans La Liste de Schindler… Le film est un succès planétaire, désormais classé parmi les dix meilleurs films de tous les temps. Pour Ralph Fiennes, c’est le début d’une carrière que nous lui connaissons tous.
Très attentif aux moindres détails de jeu des interprètes, chose que l’on conçoit aisément au regard de son immense carrière cinématographique et théâtrale, et aussi par ses récentes mises en scène de théâtre, Ralph Fiennes fait le choix d’une mise en scène sobre sur laquelle Tchekov semble poser un regard bienveillant. Les artistes lyriques sont en effet choyés et extrêmement bien mis en valeur. Cette attention particulière pour la direction d’acteurs offre aux interprètes un territoire vaste et rassurant tant il est millimétré, pas à pas, sans jamais opposer aucune entrave à la musique. Car au-delà de la fresque russe, qui de la forêt de bouleaux balayée par les feuilles d’automne jusqu’aux dorures de la salle de bal, Ralph Fiennes semble se mettre littéralement au service de la musique de Tchaïkovski, une sorte de très élégante modestie, à la fois prudente et respectueuse de l’œuvre musicale. Le naturalisme charmant des décors est signé Michael Levine, les costumes, digne d’un film de Visconti, sont d’Anne-Marie Woods, les lumières raffinées et naturels d’Alessandro Carletti, et la chorégraphie très enlevée de Sophie Laplane avec notamment la Beriozka, cette danse inspirée du folklore russe qui donne l’impression que les danseuses flottent au-dessus du sol.
Ainsi, plaçant sa mise en scène comme volontairement en retrait, Ralph Fiennes laisse la part belle à une distribution impeccable - Boris Pinkhasovich est un Onéguine vocalement puissant et parfaitement antipathique comme il se doit, Ruzan Mantashyan est une Tatiana merveilleusement mélodieuse et déterminée dans sa performance (l’air de la lettre), tout autant que dans sa candeur puis froideur ; enfin, Bogdan Volkov est un Lenski, que l’on pourrait croire un peu léger pour le rôle mais qui finalement crée un personnage romantique admirablement nuancé. L’opéra dans son entier est interprété en russe (avec sur titrage) ce qui renforce l’intensité de l‘atmosphère.
Et puis, Semyon Bychkov est à la baguette. Admiration totale pour - le très récemment nommé - nouveau directeur musical de l'Opéra de Paris qui s’installera à la tête de l’Orchestre en août 2028. Semyon Bychkov est né en Russie où il a fait ses classes jusqu’au Concours de direction Rachmaninov, puis il a dirigé des orchestres aux Etats-Unis et en Europe, notamment en France où il a été de 1989 à 1998, directeur de l’Orchestre de Paris… Pour faire face aux prochaines saisons d’équilibristes de l’Opéra de Paris, avec ses grands travaux prévus, le choix d’un directeur musical d’expérience est une évidence et la promesse d’instants merveilleusement suspendus.
Laurence Caron
A voir le lundi 9 février à 19h30 sur France.tv