Voici une grande et belle respiration : pour une fois, on parle des États-Unis différemment de ce que l’on entend ces derniers jours. Arrêtons-nous à New York, foyer mondial de la culture grâce aux différentes communautés ethniques qui s’y sont installées et, par conséquent, aux luttes essentielles qui y ont été menées et qui continuent de l’être par la voix des artistes. Celle du Dance Theatre of Harlem a commencé à se faire entendre en 1969, après l’assassinat de Martin Luther King Jr., sous l’impulsion d’Arthur Mitchell, premier danseur noir du New-York City Ballet, nommé par son directeur George Balanchine, connu par l’histoire de la danse comme le créateur du ballet néoclassique américain. À New-York, près de soixante ans plus tard, la compagnie poursuit les mêmes ambitions.
Par le prisme de la danse, il s’agit d’apporter un changement social et un accomplissement culturel à tout le quartier de Harlem, de lutter contre la discrimination raciale et, enfin, de déconstruire le mythe selon lequel la danse classique serait réservée aux danseurs blancs. Sur ce territoire, la compagnie a créé des passerelles entre les artistes, mais aussi avec un public issu des minorités et des communautés dites défavorisées.
Depuis juillet 2023, Robert Garland, danseur et chorégraphe formé à la Juilliard School, est à la tête de la compagnie. Il a pour mission de préserver et de renouveler les valeurs fondatrices d’Arthur Mitchell, notamment en célébrant la richesse culturelle afro-américaine dans un répertoire aussi bien classique que contemporain.
Dans cet univers mû par une exigence artistique rigoureuse, les danseurs affirment de fortes personnalités. Passant du ballet classique au néoclassique, jusqu’au jazz et même à la soul, le public parisien du Palais des Congrès a pu se trouver quelque peu décontenancé : ici, ce n’est pas une soirée de ballet comme les autres, c’est une fête, une véritable soirée de gala. Ce soir-là, une grande partie du public ne s’y trompe pas et arbore strass, coiffures élaborées, chapeaux et fiers drapés de robes longues.
La tournée en France, commencée début février et qui se clôturera du 5 au 7 mars à la Bourse du Travail de Lyon, propose deux programmes : le Dance Theatre of Harlem a tant de choses à montrer.
L’éclectisme stylistique du spectacle, passant de la tradition au contemporain, fait partie de la symbolique ardemment défendue par ces magnifiques artistes : tout est affaire d’héritage et d’ouverture au monde. Une énergie incomparable irradie de la compagnie. Dès l’ouverture (programme A), la pièce « Return », créée en 1999 sur les voix de James Brown et Aretha Franklin, tout en rhythm and blues terriblement entraînant, sur une chorégraphie sensiblement urbaine de Robert Garland, voit douze danseurs se distinguer par leur souveraineté scénique et un sens du show remarquable.
Puis, « Take Me With You » de Robert Bondara, sur « Reckoner » de Radiohead, créée en 2016 pour les solistes du Ballet national polonais (Yuka Ebihara et Kristof Szabo), offre une démonstration résolument contemporaine : un pas de deux d’une beauté renversante, interprété par un duo de danseurs extrêmement talentueux (photo Jeff Cravotta).
Sans transition, « Donizetti Variations » de George Balanchine, créée en 1960 pour le New York City Ballet, constitue une véritable prouesse technique, comme souvent dans les chorégraphies du fondateur du ballet néoclassique. Ce soir-là, les ensembles, qui devraient être réglés selon une géométrie irréprochable, s’emmêlent parfois en diagonales hasardeuses, laissant une impression légèrement kitsch — un écueil dans lequel on peut vite tomber lorsque Balanchine n’est pas dansé avec l’exactitude requise.
Ce bémol est toutefois vite oublié grâce au somptueux « Firebird ». Cette pièce maîtresse du répertoire de la compagnie, créée en 1982 par John Taras, est attendue par un public enthousiaste qui semble trépigner d’impatience. Trente minutes de Stravinsky, mises en scène par Geoffrey Holder : « Firebird » est à la fois une danse narrative répondant aux codes du genre et une démonstration virtuose dont les prouesses ne cessent d’émerveiller le public, lequel répond aux exploits par des salves d’applaudissements (photo Air Areli).
Plus qu’une soirée de ballet, le Dance Theatre of Harlem offre une célébration, une joie de vivre fédératrice dont seules la musique et la danse ont le pouvoir, pour tous.
Laurence Caron