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Premier Amour par Sami Frey au Théâtre de l'Atelier jusqu'au 3 mars

Beckett,sami Frey,théâtre de l'atelierLe public du Théâtre de l’Atelier s’est levé d’un bond. Salve d’applaudissements. Avec l’élégance féline qui le caractérise, Sami Frey a quitté la scène par la petite porte par laquelle il était entré près d’une heure trente plus tôt. Entre cette entrée sur scène et ce départ qui nous manque déjà, le comédien s’est oublié, totalement, pour céder la place à un personnage de Beckett, un seul en scène, une adaptation de la nouvelle  Premier amour

 

Une heure trente de texte. Au théâtre c’est en moyenne la durée d’une vie, ou tout au moins d’une tranche. Le personnage incarné par Sami Frey est assez ordinaire, à la fois alerte et nonchalant, avec toujours ces notes de désespoir dont Beckett se régale comme un enfant qui aurait fait une mauvaise blague. Avec Beckett, l’ordinaire fini toujours par devenir extraordinaire. L’auteur est un transformiste, volontairement il égare son public, ou son lecteur, pour mieux le piéger. Les chemins sont sinueux, si on se trompe de direction on peut vite sentir la terre se dérober sous ses pieds. L’apparente naïveté des êtres auxquels Beckett donne vie n’est créée que pour mieux aller trifouiller nos consciences. Il y a une sorte de cruauté qui se teinte d’humour, une façon élégante de dire les choses les plus pessimistes, les plus difficiles. 

Beckett,sami Frey,théâtre de l'atelier« C'est pénible de ne plus être soi-même, encore plus pénible que de l'être. »

En 1946, Becket écrit la nouvelle Premier amour, deux ans avant son chef d’œuvre du Théâtre de l'Absurde En attendant Godot. En 2009, Sami Frey s’empare de la peau du personnage de Premier amour, déjà au Théâtre de l’Atelier (vous savez, c’est le Théâtre de la place Charles Dullin, celui où on ne se trompe jamais, là où tout est toujours génial). Dix ans plus tard, l’expérience se renouvelle, la voix envoûtante de Sami Frey saisie les plus de cinq cent paires de tympans assis là. Dans une fascination quasi muette souvent secouée par quelques rires sarcastiques, les spectateurs sont frappés, médusés, totalement incapable de résister. Sami Frey est à l’œuvre. Magistral. Nous sommes ses prisonniers, consentants. Le texte naît dans l’instant, chaque intention est respirée,  texturée. Beckett bat la mesure, Sami Frey n’en manque aucune avec une sorte d'humilité, celle qui accompagne les grands interprètes lorsqu'ils s'éffacent pour un auteur. Les intentions sont parfois lapidaires comme échappées d’une vérité que l’on ne parvient pas à étouffer. Rien n’est inutile, il n’y a aucune fioriture, tout est essentiel. Essence de l’humain. Sans concession, le personnage se raconte, doute, se contredit toujours, la sincérité sans faille de Beckett, Sami Frey en use et s’en amuse avec un naturel déconcertant. 

« Le tort qu'on a, c'est d'adresser la parole aux gens »

Incroyablement juste, la mise en scène créée par Sami Frey est dépouillée, en apparence évidemment, comme le texte. Et puis il y a ce décor, dont la verticalité amène le comédien au plus près du public, sur le fond d'une feuille de tôle aux reflets rouillés qui laisse imaginer une cale de bateau, un crématorium qui ronronne ou la ligne de démarcation établie avec un purgatoire sans paradis. Comme il vous plaira. L'imagination est en marche. 

« Elle ne semblait ni jeune ni vieille, sa figureelle était comme suspendue entre la fraîcheur et le flétrissement »

La complexité et le minimalisme s’épousent l’un et l’autre pour ne faire plus qu’un, Beckett et Frey font se rejoindre les extrêmes avec une intelligence commune. Rare. C'est une vision profonde tout en demeurant un  théâtre extrêmement divertissant. Un voyage aux confins de l’humain dans ses recoins les plus obscurs et un Premier amour loin d’être aussi romantique que son titre l’indique. Quoique... personne n'est là pour en juger mais plutôt pour ressentir. Je ne résume pas l’histoire, c’est à vous de la découvrir, de la vivre.

Voici un théâtre que l’on emporte avec soi, que l’on a envie de partager à raison et à travers, puis que l’on garde précieusement comme un des meilleurs souvenirs artistiques de sa vie. Tout simplement. 

Laurence Caron

photo : Hélène Bamberger-Opale

Lien permanent Catégories : EN FAMILLE, SCENES 0 commentaire Imprimer

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