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"Un Picasso" au Studio Hébertot jusqu'au 3 mars

picasso,jeffrey hatcher,véronique kientzy,studio hébertot,sylvia roux,jean-pierre bouvier,anne bouvierEncore une fois, la scène du Studio Hébertot offre une expérience inoubliable. L’inclinaison de l’espace réservé aux spectateurs, avec ses fauteuils en espalier, paraît presque se pencher vers la scène, pour mieux entendre, mieux voir, mieux ressentir presque toucher les artistes. Enveloppantes et mystérieuses, des fumées éparses calfeutrent l’ambiance d’une cave dans laquelle côtoient des caisses d’œuvres d’art, qui semblent avoir été emballées à la hâte, et un drapeau nazi. Dans ce lieu, Mlle Fischer (Sylvia Roux) attachée culturelle allemande donne rendez-vous à Picasso (Jean-Pierre Bouvier).

 

 

Nous sommes en 1941, à l’aube de la « solution finale », le plan funestement effroyable imaginé par Hitler pour exterminer les juifs d’Europe. Le collectionneur et marchand d’art Paul Rosenberg a quitté l’Europe pour New-York et Max Jacob porte l’étoile jaune. Déjà en 1933, les nazis ont commencé à brûler des dizaines de milliers de livres, les autodafés des œuvres d’arts sont sensés suivre mais elles seront heureusement sauvées pour la plupart pour leur valeur marchande qui n’échappera pas aux nazis. 

Ressuscité dès ses premières heures de vie par son oncle Salvador qui, lorsqu’il est né, lui a soufflé la fumée de son cigare pour le ramener à la vie alors que la sage-femme pensait qu’il était mort (selon le témoignage de Marina Picasso), Picasso fait de la peinture sa vie dès l’âge de huit ans. Pour sauver sa sœur Conchita atteinte d'une diphtérie en janvier 1895, Picasso fait le vœu d’arrêter la peinture si sa sœur guéri ; ce vœu n’est pas exaucé, Picasso se voue alors tout entier à son art. Plus rien n’existera d’autre.

Soutenu par son père puis par un apprentissage académique, Picasso se défini pourtant comme un autodidacte, résolument indépendant. Une indépendance qu’il revendique constamment aussi dans sa façon de penser même lorsqu’il peint Guernica, à la suite du bombardement de la ville espagnole en 1937. Picasso refuse d’être considéré comme un artiste engagé mais plutôt comme un artiste avec une grande liberté d’expression et radicalement inscrit dans le temps présent. 

Ce temps présent, le comédien Jean-Pierre Bouvier l’a saisi à tel point qu’il parvient par une variété incroyable de nuances de jeux à donner vie à Picasso ! Le regard direct, appuyé par la ligne horizontale du bord de son chapeau, Picasso prend vie sur la scène du Studio Hébertot. Il trépigne, il est un taureau au centre de l’arène, il attend le toréador, à moins que cela soit l’inverse. Le comédien incarne cette conviction illimitée que Picasso avait en lui-même, cet insolent talent dont il a été le meilleur publicitaire. Le géni caractériel, dénué d’inhibitions, masque ses écarts et contradictions par une intelligence supérieure et un charme impitoyable. Rien ne semble avoir de l’importance aux yeux du Maître incontesté de la peinture, ni la voix des femmes, ni celle de ses propres enfants et encore moins celle des hommes, seule la peinture compte. De l’appétit vorace notamment pour les femmes aux colères soudaines de l’espagnol, Jean-Pierre Bouvier ajuste des déplacements énergiques, chorégraphiques, qui reflètent la fantaisie et l’audace du Maître. 

Pendant ce temps, le rôle de Mlle Fischer tenu par Sylvia Roux est difficile face à Jean-Pierre Bouvier qui incarne un Picasso plus vrai que nature. Pourtant la comédienne s’impose tout en finesse et en force, elle mène le jeu et ajuste son personnage avec beaucoup de discernement pour qu’il ne se fasse pas bouffer par la bête. Picasso ou Bouvier, c’est pareil. Fischer ou Roux tentent d’emmener à la bête à l’abattoir. Le personnage et la comédienne ont en commun le fait de n’avoir pas froid aux yeux. 

Aux commandes, Anne Bouvier fait une mise en scène parfaite de la pièce du dramaturge américain contemporain, Jeffrey Hatcher. La fille met en lumière le père, un partage et une chance inouïe, pour l’un comme pour l’autre. A la façon d’un polar, le suspens bat la mesure du début à la fin. L’instant est d’une intensité rare, de cette rareté qui lorsqu’elle se produit au théâtre donne l’impression que la vie vient de s’allonger et peut s’enorgueillir d’être vraiment plus belle. De l’art en somme, du très grand Art.

Laurence Caron

Lien permanent Catégories : EN FAMILLE, SCENES 0 commentaire Imprimer

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